Il est plus facile d'en ignorer les lendemains

« La tempête » épisode 6. Ceci a lieu dans un univers parallèle sur une planète égarée. Tout ce qui est narré ci-bas n’est que chimère et artifice, rêve, conte et forfanterie.

Royan, le 5 Aout 1711,

Cher Jeanne

Pardonnez ma distraction mais plusieurs fois vous m’avez citée cette fameuse tempête et j’ai pas eu le réflexe de vous questionner plus avant sur cette dernière.
Qu’en est-il : est-ce la tempête des sentiments dont vous me parlez ou une tempête en bonne et due forme venteuse, ouraganesque et inondante à souhait ?
Dans les deux, je serais là, à vos côtés pour résister aux éléments qu’ils soient du cœur ou du ciel.
Voyez en moi celui qui désormais cheminera à vos côtés sur les chemins de la connaissance et de l’onirisme.
Je pars de Royan à présent pour me rendre à Bordeaux, territoire du Duc d’Aquitaine, Aldebert de BoisJuppé.
En espérant que la distance ne soit pas trop douloureuse pour tous les deux …

Lorenzo, anti-tempête

***

Île des Paluds, le 5 Aout 1711,

Cher Lorenzo,

Vous m’étonnez à nouveau, comment pouvez-vous parler d’une tempête des sentiments quand nous sommes à la veille d’un cataclysme ? Ah comme je vous envie d’avoir le coeur aussi fôlatre qu’un vol de papillon !
Soit, soyez frivole, cela me convient, les temps à venir sont si incertains qu’il me faudra bien un peu de votre charmante futilité pour les affronter.
La « tempête » en perspective touchera toutes les parties du monde connu. Il est probable qu’elle sera dans un premier temps venteuse, inondante ou sismique, qu’elle sera bien physique et fatalement mortelle avant d’être métaphysique. Cela entraînera dans un second temps une profonde mutation de tous les rapports sociaux.
Allons, vous aussi, reconnaissez que devant l’énormité des changements affectants notre monde, il est plus facile d’en ignorer les lendemains. C’est pourquoi chacun vaque à ses affaires habituelles, travaille, se distrait, et se passionne pour des amusette sportives, politiques ou financières.
Mais voyez-vous, j’ai pour ma part quelques occupations fort anodines également, je dois trouver un emplacement pour chacune de mes précieuses aquarelles dans cette maison que j’habite à présent. Je n’ai pas encore réussi à me résoudre à les remplacer par des écrans.

Soyez prudent sur la route,

Jeanne, capitaine à terre

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Île des Paluds, le 6 Aout 1711,

Cher Lorenzo,

Tôt ce matin je suis allée à la pêche au phoque à travers les rochers de l’archipel au nord de l’île. Piètre motif ! Je n’ai jamais eu l’intention d’abattre l’un de ces nobles animaux, bien que j’en convienne, leur chair est excellente. Je laisse à d’autres cette macabre tâche. Non, ce qui m’attirait dans cette escapade en kayak, c’est la communion avec les éléments naturels.
Naviguer de la seule force des bras et pour ainsi dire, assise sur l’eau, le nez à hauteur des vagues, emplit le corps et l’esprit des forces de la nature. Rien n’est plus propice au relâchement de l’âme. J’écoutais les oiseaux de mer défendre leur territoire de pêche, chassant parfois l’un d’eux, trop virulent et au bec trop saillant, d’un mouvement de pagaie dans l’air.
J’avais grand besoin de ce retour au naturel qui me sied mieux que la fureur des villes où nous nous sommes trouvés l’autre jour. Il me permet de chercher les mots pour vous décrire peu à peu tout ce qui encombre mes pensées.
Et croyez-moi si vous le voulez tant l’évènement fut inhabituel, une jeune sirène s’approcha de mon kayak, nagea quelques temps de concert, puis d’un mouvement brusque, sauta sur le plat-bord au risque de me faire esquimoter. Elle resta ainsi, allongée sur l’esquif, chantonnant tout au long de mon excursion jusqu’à ce que je revienne vers l’île, où la présence humaine la fit retourner à l’océan d’un plongeon gracieux.
Je reviens à mes préoccupations. Vous me questionniez hier sur ce que j’appelle « la tempête » à défaut de mieux, mais je vous l’ai dit, malgré les dangers que j’entrevois venir sur notre monde, j’ai grand espoir de voir une belle évolution dans tout ce qui régit les rapports humains.
C’est pourquoi je m’efforcerai de vous rapporter des témoignages de la naissance d’un nouvel âge par quelques récits de voyage et descriptions diverses. Mais tout d’abord, il me faudra vous détailler mon île et les moeurs peu communes de ses habitants.
Ah ! Je vais devoir vous quitter sur cette promesse, voici des amis qui arrivent me visiter à l’improviste. Je vous écrirai peut-être à nouveau ce soir si mes visiteurs ne s’attardent pas. Je tacherai de répondre à votre brève missive concernant les parlementaires de ce pays, qui me choque autant que vous !

Au plaisir de vous lire,

Jeanne, dompteuse de sirènes

Je sens nos jours heureux s'accrocher au présent

« La tempête » épisode 5. Ceci a lieu dans un univers parallèle sur une planète égarée. Tout ce qui est narré ci-bas n’est que chimère et artifice, rêve, conte et forfanterie.

Royan le 05 Aout 1711,

Ma très chère Amie

Pérégrinant dans votre beau pays de France depuis quelques temps, je me demandais s’il ne serait pas judicieux de nous retrouver au détour d’une alcôve ou d’un jardin à la Française afin de disserter sur les façons que nous avons de nous divertir ensemble par des loisirs aussi réjouissant que l’écriture, les pensées et avis concernant le monde qui nous entoure, la culture sous toutes ses formes, la dégustation de mets délicieux ou de badinages badins. Je précède votre objection sur le fait que le mystère concernant nos correspondances en serait éventé. Je n’en suis pas si sûr, la magie imaginaire, ne reste-elle pas de la magie si elle devient réelle ? Au contraire je pense qu’elle se sera acidulée et magnifiée par le plaisir de nous voir de temps en temps et de partager nos idées, nos joies et nos envies. J’attends avec impatience une réponse à cette missive.

Je ne quitterais Royan que le cœur empli de vos mots, divine Jeanne.

Votre dévoué Lorenzo

***

Île des Paluds, le 5 Aout 1711,

Cher Lorenzo,

Etonnant compagnon de pensée de ces jours troublés, ne voyez pas en moi quelque Cassandre de légende, je rapporte de mes voyages d’étranges visions et je sens nos jours heureux s’accrocher au présent sans plus avoir le courage de jeter un oeil vers devant nous. Tout à l’heure je répondais à une de vos plaisanteries par ces mots graves et pesants : « Aujourd’hui nous choisissons la mort ou la vie. Le temps n’est plus celui d’hier, tout change et beaucoup de choses seront balayées. » Certes, il pourrait sembler dans ces propos que je m’abandonne à quelque vision pessimiste des jours à venir. Je vois au contraire dans la menace de cette inéluctable et terrible tempête qui s’abattra sur tout ce qui nous tient à coeur, une formidable chance de participer à la renaissance de notre monde. Pardonnez cette entrée en matière apparemment fort sombre et certainement trop directe dans ces échanges que vous auriez sans doute voulu plus légers, mais j’arrive de l’océan, l’âme encore trop lourde des charges pesant sur les épaules d’un capitaine. Permettez que je reprenne pied à terre posément. Maintenant que je me suis enfin retirée sur l’Île qui m’a vu naître, vais-je enfin pouvoir laisser auprès de mes bagages, les images qui hantent mes rêves.

Au plaisir de vous lire,

Jeanne

***

Royan le 5 Aout 1711,

Héroïque Jeanne,

Le choix de vos mots démontre une finesse et une acuité d’esprit assez rare dans ces contrées. Je comprends vos élans et vos manques d’élan, je comprends vos envolées et vos retombées sur terre, je comprends vos envies et vos réticences. Qu’y pouvons-nous, nous sommes les deux seuls rescapés de l’expédition temporelle qui nous as fait émerger dans cet univers parallèle de la France du 17ème siècle qui est à la fois si proche de la vraie et si lointaine également ? Notre connaissance et notre culture seront nos seules armes, que notre technologie rescapée de notre monde d’origine ne pourra que très peu pallier. A défaut d’être amants, soyons alliés, soyons amis et soyons surtout soyons attentifs à ce monde qui nous entoure qui nous semble si familier et si étrange dans le même temps.

Prenez soin de votre aventurière personne.

Lorenzo blanc, Lorenzo noir, Lorenzo gris

Celui qui ne change jamais de repère

« La tempête » épisode 4. Ceci a lieu dans un univers parallèle sur une planète égarée. Tout ce qui est narré ci-bas n’est que chimère et artifice, rêve, conte et forfanterie.
_ Chère amie, je me réjouis de partager cette soirée à disserter avec vous sur les façons que nous avons de nous divertir ensemble par des loisirs aussi réjouissant que l’écriture, les pensées et avis concernant le monde qui nous entoure, la culture sous toutes ses formes ou la dégustation de mets délicieux !
Etourdie par ces belles paroles et ne sachant pas vraiment où ce compagnon inattendu voulait en venir, Jeanne sourit courtoisement et le laissa parler. Assurément il avait meilleure mémoire qu’elle-même et se souvenait de papotages passés. Ils évoquèrent rapidement les derniers voyages et pays visités, abordages et missions réalisés depuis leur course corsaire commune. S’étant rencontrés dans la librairie, ils s’attachèrent plutôt à partager leurs goûts communs pour la lecture et l’art, la politique et les diverses manières de gouverner les peuples.
Lorenzo était ce qu’on appelle de bonne famille, il avait fait des études et connaissait du monde. Il avait ses entrées dans la société, parlait avec aisance des gouverneurs, de leurs frasques et de leurs petites affaires politiciennes. Il s’était établi à terre après seulement quelques années « éducatives » dans la marine.
Jeanne ne connaissait du monde que ce qu’elle avait vu en piratant et et ce qu’elle avait lu en voyageant. Elle s’était intéressée à l’art en entrant dans les églises par tradition, dans les châteaux en pirate et en fréquentant les artistes dans les tavernes. Quant à la politique elle s’y intéressait parce qu’on la subit, avant tout. Il lui fallait aussi connaître les lois, puisque son métier l’obligeait à les contourner.
_ J’emménage dans une nouvelle demeure à quelques lieues d’ici, les travaux me prennent tout mon temps libre entre mes voyages d’affaires, cependant… Il s’interrompit.
_ Oui ? dit Jeanne, l’encourageant à continuer.
_ Si l’on écrivait à quatre mains ? Demanda-t-il tout à trac. Je vous propose de commenter l’actualité. Notre connaissance et notre culture seront nos seules armes. Soyons attentifs à ce monde qui nous entoure, qui nous semble si familier et si étrange dans le même temps. Ecrivons-nous et publions nos mots.
_ Ça me plaît, répondit Jeanne.

« Il meurt lentement celui qui devient esclave de l’habitude, refaisant tous les jours les mêmes chemins, celui qui ne change jamais de repère,

Ne se risque jamais à changer la couleur de ses vêtements

Ou qui ne parle jamais à un inconnu » Pablo Neruda

Rien ne me vient trop tôt

« La tempête » épisode 3 – Ceci a lieu dans un univers parallèle sur une planète égarée. Tout ce qui est narré ci-bas n’est que chimère et artifice, rêve, conte et forfanterie.
_ Bonsoir Jeanne, désirez-vous la même chose ? Garçon, lança-t-il à un serveur qui passait à l’instant, une cervoise rousse pour la demoiselle s’il-vous-plaît !
Jeanne resta pantoise. L’homme connaissait son nom. « Je me méfie pourtant du ratafia et n’en bois plus depuis longtemps. » pensa-t-elle. « Où donc ai-je rencontré cette personne ? Nous n’avons jamais navigué sur le même bateau, c’est certain. Par contre sur deux navires lancés sur la même course, c’est possible. Zut ! Aucun souvenir. Mais je ne pense pas avoir fait plus que discuter un peu, ma mémoire fatiguée n’est tout de même pas totalement atteinte. »
Jeanne sourit à l’homme. « Merci, j’aime la cervoise rousse et celle qu’on sert dans ce pays est très bonne parait-il. Cependant je cherchais plutôt à manger, s’il reste une place quelque part où s’asseoir, répondit-elle.
_ Très bonne bonne idée, je n’ai pas dîné non plus, allons donc trouver une table. La Taverne du Théâtre, ça vous dit ? On y sert des fruits de mer et des plats régionaux. Ils ont une terrasse au calme dans un jardin à l’arrière. Par contre vous ne pourrez pas voir les musiciens, on les entendra seulement.
_ Et bien pourquoi pas, un peu de calme ne me déplaira pas, je débarque à l’instant et je n’ai pas encore bien atterri.
_ Oui j’ai vu le Cinglant entrer au port tout à l’heure.
Ils burent leur cervoise rapidement puis Jeanne suivi l’homme qui se dirigeait à travers la foule comme un surfeur sur les vagues, laissant le flot l’emporter quand il le guidait dans la bonne direction, puis se glissant dans un autre flot pour garder le cap. Jeanne sorti son intégral des poches de son jupon et réussi à saisir l’homme en photo de profil lors d’un de ces changements de direction. Elle tapota rapidement sur l’écran tout en marchant. Elle put assez vite identifier l’homme parmi la liste de ses nombreux contacts. Une chance ! Il s’appelait Lorenzo et ils avaient effectivement participé à une course commune, quelques années plus tôt. Mais elle ne se rappelait vraiment rien qui puisse les concerner tous les deux. Du bavardage lors d’une soirée trop arrosée, quoi d’autre ? Peu importe, il avait un visage ouvert et le regard intelligent. Jeanne, désoeuvrée, estima qu’elle pouvait se laisser porter par cette légère brise. Elle sentait pourtant qu’il ne faudrait pas lui céder autre chose ce soir que des paroles et du temps. Une sourde angoisse l’habitait depuis quelques mois, c’est pourquoi elle avait choisi de rester à terre le temps qu’il faudrait. L’époque n’était pas à la badinerie. Une tempête se préparait. Ce ne serait pas un coup de vent ordinaire, celui-ci balaierait tout sur son passage. Toute chose et toute civilisation. Elle ne se doutait pas que cette rencontre allait justement jouer un rôle important lors de l’inévitable qui se préparait.
« Tout est en harmonie avec moi de ce qui est en harmonie avec toi, ô monde ; rien ne me vient trop tôt ou trop tard de ce qui vient à point pour toi ; tout m’est fruit de ce qu’apportent tes saisons, ô nature ; de toi toutes choses ; en toi toutes choses ; vers toi toutes choses. » Marc-Aurèle

Du songe universel notre pensée est faite

« La tempête » épisode 2 – Ceci a lieu dans un univers parallèle sur une planète égarée. Tout ce qui est narré ci-bas n’est que chimère et artifice, rêve, conte et forfanterie.
Jeanne erra quelques instants sur les quais du port, étourdie par les couleurs et le bruit, saoûle de ne plus sentir le mouvement des vagues sous le corps. Elle aimait et détestait à la fois cette sensation d’excitation à l’idée de faire tout ce que la vie en mer lui interdisait et l’étourdissement provoqué par la vie grouillante des ports. C’était à chaque fois plus difficile, mais aujourd’hui en plus, elle savait qu’il lui faudrait rester à terre plus longtemps. Elle n’avait aucun projet précis en tête, ça ne lui était pas arrivé depuis de nombreuses années. Son esprit était ouvert à toute opportunité.
Elle monta par les ruelles sinueuses jusqu’au coeur de la ville, une grande place au pied de la cathédrale. Les rues, la place étaient envahies par la foule. Il faisait chaud, des odeurs de fritures se mêlaient aux parfums des femmes et aux odeurs musquées des hommes. Le marché du soir avait remplacé celui du jour. Les marchands de légumes et les poissonniers étaient partis les premiers, dès l’angélus de midi leurs étals étaient vides. Restaient les crèmiers et les charcutiers qui vendaient force casse-croûtes aux promeneurs. Les marchands de sucreries et surtout les boutiques de babioles et de souvenirs couvraient la place. La foule s’épaississait en attente des musiciens qui arriveraient avec la nuit. Il ne restait que peu de sièges vides aux terrasses des bars et des restaurants.
Soudain Jeanne se rappela la Librairie du Coin de la Rue. Elle accéléra le pas se demandant si la boutique était encore ouverte. Elle avait sympathisé avec Lou, la jeune libraire lors de son dernier voyage dans la région. Par chance celle-ci peinait à mettre ses derniers clients dehors. La fête en ville avait attiré tant de monde que même cette petite librairie était encore bondée en ce début de soirée. Devant les étagères chargées de livres anciens imprimés sur papier, les écrans scintillaient. Toutes les places étaient occupées. Puis un homme se leva. Il jeta un regard aimable à Jeanne pour l’inviter à s’installer à son tour. Elle téléchargea plusieurs romans ainsi que quelques essais sur son intégral en attendant que la librairie finisse par se vider. Lou accepta gentiment de garder les aquarelles dans son arrière-boutique pendant quelques jours. L’ex-capitaine du Cinglant retourna libérée de ce poids se chercher quelque chose à grignoter sur la grand-place.
L’homme qui avait cédé sa place à la librairie se tenait debout, un verre à la main, sous la statue du poète local, au centre de la place.
« Du songe universel notre pensée est faite;
Et le dragon était consulté du prophète,
Et jadis, dans l’horreur des antres lumineux,
Entr’ouvrant de leur griffe ou tordant en leurs noeuds
D’effrayants livres pleins de sinistres passages,
Les monstres chuchotaient à l’oreille des sages. » Victor Hugo

Je suis le capitaine de mon âme

« La tempête » épisode 1 – Ceci a lieu dans un univers parallèle sur une planète égarée. Tout ce qui est narré ci-bas n’est que chimère et artifice, rêve, conte et forfanterie.
Le Cinglant était entré au port avec la marée. Seul le flux montant avait porté le navire jusqu’aux quais, aucun souffle de vent n’avait daigné l’accompagner et les nuages avaient couvert le ciel. Les voiles solaires, inutiles, avaient été affalées dès l’entrée dans la rivière. Quelques coups de godille avaient permis l’accostage sans heurt le long d’un ponton. Jeanne laissa les hommes finir la manoeuvre avant de les réunir tous sur le pont. Chacun reçu une part égale du dernier butin puis ce fut le moment du vote.
Jeanne savait qu’elle devrait abandonner le Cinglant, c’était la loi des pyrates. Elle avait occupé le poste de capitaine pendant trois années après avoir commandé aux équipages de cinq navires successifs. Lui revint fugivement en mémoire son premier embarquement à dix-sept ans comme moussaillonne sur la Jeanne, une magnifique goélette dont elle avait adopté le prénom. Jeanne vota pour Romano, un solide gaillard aux épaules de buffle et au regard franc.
L’affaire fut vite réglée, Romano emporta plus de soixante pour cent des voix. Chacun fit son bagage et parti en hâte se dégourdir les mollets sur la terre ferme. On se retrouverait ce soir dans les tavernes, aucun discours, pas d’adieu larmoyant, on avait bien d’autres choses en tête. Ce soir était jour de fête au port, l’humeur était au beau fixe. Jeanne descendit à sa cabine décrocher les derniers tableaux des cloisons de bois. Sa collection d’aquarelles devait être mise à l’abri, elle ne savait pas encore où. Les trois Soleils de Béli descendaient sur l’horizon, quelques heures lui restaient avant la tombée de la nuit.
« Je suis le maître de mon destin, Je suis le capitaine de mon âme. » In Victus, Ernest Henley

Je ne suis pas d’ici non plus

Eblouie et perdue, je naviguais au hasard des allées surchargées de livres, d’écrivains et de lecteurs du Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, quand je me suis trouvée coincée par la foule, nez-à-nez avec Michel Le Bris lui-même. Que faire ? sinon lui débiter quelque niaiserie et lui demander une dédicace sur un bouquin parmi ceux posés sur la table près de lui. Je connais peu Michel Le Bris, bien que j’ai lu son merveilleux “Un hiver en Bretagne” et “Les anges noirs de l’utopie”, le bel essai-préface de l’”Histoire générale des plus fameux pyrates” de Daniel Defoe. J’ai donc préféré d’emblée son autobiographie publiée l’année précédente à tout autre livre. Quitte à faire connaissance, autant plonger directement à la source !

L’homme aux semelles de vent me dédicaça les vagabondages dans ses Bretagnes imaginées et, enthousiaste et modeste, me remercia d’être venue au festival. J’aurai dû tomber immédiatement sous le charme des yeux clairs et de la formidable puissance contenue derrière ce large front, mais l’évidence parfois fait peur. Au moment de mettre la main sur un trésor, pourquoi le geste se suspend-il quelques instants ? Pourquoi prend-on le temps d’une pause parfois juste avant d’atteindre un sommet ? Peur d’être déçu par ce que l’on va découvrir ne soit pas à la hauteur de ce qu’on avait imaginé ? Non. La peur vient du vertige de la découverte d’un nouvel horizon. Ce trésor presque atteint, cet horizon bientôt dévoilé va m’emporter plus loin que ma propre imagination ne m’a préparé. Le temps n’était pas venu pour moi de lire cette île au trésor, ce capitaine héroïque, ce rocher romantique, ce celte au pied léger, ce flibustier de la littérature. Le livre traina plusieurs mois sur les étagères. Je savais, depuis Un hiver en Bretagne, qu’il me fallait rejoindre mon port-refuge, ma cabane au bord de l’eau, pour pouvoir supporter l’émotion déclenchée par “Nous ne sommes pas d’ici”.
Cet extrait du premier chapitre, pour vous faire ressentir peut-être un peu de ce qui m’émeut terriblement chez Le Bris, au point d’avoir le visage baigné de larmes et la gorge nouée des heures, et qui du coup avait stoppé ma lecture après “Un hiver en Bretagne” :

“Je n’aurais pas ressenti la présence du monde avec cette violence si je n’avais pas eu une enfance solitaire, avec pour l’essentiel la mer, les rochers et le vent à qui parler. Mais c’est secondaire : dans les tréfonds, dès le début, il y avait… un appel. Comme une note, dans les lointains, qui éveillait en moi d’infinis échos. Une nostalgie était en moi, qui me rongeait déjà…
Les vents. Je les écoutais s’engouffrer dans la Baie de Morlaix. Ils venaient d’Irlande, de mer du Nord et pourquoi pas me disais-je, des champs de glace du Groenland ? Ils secouaient les murs, pliaient les arbres sous leurs rafales, avant de s’échapper dans un cri de colère, les nuages roulaient dans le ciel bas comme un charroi de pierres et j’imaginais, très loin dans la nuit noire, des tempêtes formidables… Ou bien c’était comme une caresse, au printemps, une musique au bord de l’âme, l’invite à les venir rejoindre pour une course vagabonde, par-delà l’horizon. Je courais le long de la grève, des bateaux sortaient de la baie en s’enveloppant d’écume, et moi, le coeur battant, l’esprit ennivré, je sautais de rocher en rocher jusqu’à ce que leurs voiles s’enfoncent sous l’horizon. Un jour, oui, un jour moi aussi je m’en irais ! Une douleur soudaine me coupait bras et jambes : je n’étais pas d’ici…”

J’ai véritablement dévoré, souillant de notes au crayon et de pliures les pages de son autobiographie. Michel Le Bris est un monument en marche à suivre et à découvrir au plus près. Quelle folie de ne pas l’avoir lu plus tôt ! Mais restons sage, sans doute n’étais-je pas encore assez amarinée pour supporter cette houle du grand large. Bref je suis sidérée et brûle de poursuivre mes lectures. Déjà j’ai cassé hier ma tirelire pour le Dictionnaire amoureux des explorateurs.
Mais voici un extrait du chapitre « Vers une littérature-monde » qui peut directement vous parler, vous internautes, pirates, propulseurs et apprentis-cyborgs :

“Nous pensons – ou l’on s’obstine à nous faire penser – dans les catégories du stable, Etat-nation, territoires, frontières, opposition intérieur-extérieur, familles, communautés, identités, concept.
[…]
Que serait une histoire à l’inverse de celle enseignée, qui se penserait d’abord à partir de ces circulations de marchandises, de personnes, d’argent, d’idées, de croyance, de rêves, au fil des routes ?
Penser en termes de flux et non plus de structures, oser sortir des catégories du stable pour se risquer à une pensée du mouvant : il se pourrait bien, souligne le philosophe indien Arjun Appadurai dans Après le colonialisme (Payot, 2001) que le monde qui vient nous y oblige très vite. Flux de populations, comme jamais le monde n’en connut, migrations, volontaires ou subies, flux de capitaux, flux d’images, de sons, d’informations, dont nous voyons bien qu’ils traversent toutes les structures qui tentaient jusque là de les contenir ou de les réguler, qu’accompagnent de fantastiques téléscopages culturels : un maelström, où meurt un monde et s’engendre un nouveau, dont nous ne commençons qu’à peine à discerner les contours mais d’où nous sentons bien qu’il exigera de nous un changement de coordonnées mentales. Où l’imaginaire individuel et collectif, paradoxalement, pourrait retrouver une place centrale de puissance de création, poursuivait Appadurai, par la création de communautés imaginaires, fluides, plurielles, en perpétuelles recompositions, mais aussi par la création de soi : chacun, de plus en plus au carrefour d’identités multiples, ne se retrouve-t-il pas mis en demeure d’avoir à inventer un « récit personnel » articulant pour lui, en une forme cohérente, cette multiplicité.”

Il va de soi que, ne le connaissant pas du tout, je n’aurais de tranquilité qu’après m’être renseignée sur Arjun Appadurai et avoir lu “Après le colonialisme”. C’est assez agaçant d’être à ce point inculte, n’est-ce pas ?